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Publié le 20/02/26

La fin du consensus ESG : vers une géopolitique de la durabilité

Raphael
Raphael Gabach
Head of Sustainability
10 minutes
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L’année 2025 marque un tournant discret mais structurant dans l’histoire récente de la durabilité. Non pas un abandon des enjeux climatiques et sociaux, mais la fin d’un conformisme global qui, depuis une décennie, semblait s’imposer comme une évidence morale et économique. 

Le temps de l’adhésion uniforme aux standards ESG laisse place à une reconfiguration géopolitique. La sustainability ne disparaît pas : elle change de nature. D’objet de consensus normatif, elle devient un moyen stratégique, différemment mobilisé selon les blocs économiques.

Trois dynamiques se dessinent

avec 3 approches distinctes : polarisation américaine, ajustement européen, intégration stratégique asiatique.

États-Unis : la durabilité sous tension politique

Aux États-Unis, les enjeux climatiques sont devenus un marqueur politique. Le revirement de l’exécutif fédéral en matière environnementale notamment marqué par une réorientation des priorités énergétiques, la réduction de certains financements et la remise en cause de cadres réglementaires jugés contraignants ont créé une rupture symbolique forte. 

Cette inflexion ne signifie pas un abandon généralisé. Elle révèle une fragmentation. 

Certains États fédérés comme ceux de la Californie ou de New York, grandes villes (Boston, Chicago, New York) et entreprises maintiennent des stratégies ambitieuses de décarbonation. D’autres acteurs économiques prennent leurs distances avec une rhétorique ESG devenue politiquement sensible, privilégiant un discours centré sur la performance et la sécurité énergétique. 

Les grandes entreprises illustrent cette tension : certaines ont ajusté leur communication pour éviter la polarisation ; d’autres continuent d’investir massivement dans les innovations bas carbones, considérant ces enjeux comme structurants à long terme. 

La durabilité, aux États-Unis, devient moins un cadre national stabilisé qu’un choix stratégique différencié. Le consensus laisse place à l’incertitude. 

Europe : du volontarisme normatif à la consolidation

L’Union européenne demeure le laboratoire le plus avancé en matière de régulation extra-financière. Taxonomie verte, CSRD, CSDDD : l’arsenal législatif a pour objectif d’intégrer pleinement les enjeux environnementaux et sociaux dans la gouvernance des entreprises. 

Mais cette phase d’implémentation a révélé plusieurs contraintes non traitées : complexité technique, charge administrative importante, difficultés de collecte de données dans les chaînes de valeur, asymétrie concurrentielle vis-à-vis d’acteurs non européens. 

Face à ces tensions, un mouvement d’ajustement s’opère. Il ne s’agit pas d’un renoncement, mais d’une consolidation. L’Europe cherche à préserver son ambition climatique tout en rééquilibrant l’exigence réglementaire avec la compétitivité industrielle. 

La durabilité reste structurante dans l’espace européen, notamment en matière d’investissement. Mais elle entre dans une phase plus pragmatique : la norme doit désormais s’articuler avec une stratégie industrielle cohérente.  

L’enjeu pour l’Union Européenne sera de ne pas tomber dans une régression de son corpus normatif au risque de perdre une avance dans ce domaine face à d’autres régions qui la rattrapent sur ces sujets.  

Asie : la durabilité comme levier de puissance

C’est en Asie que la transformation apparaît la plus stratégique. 

La région n’est pas homogène. Les économies développées comme le Japon, la Corée du Sud, Singapour adoptent des cadres alignés sur les standards internationaux afin de préserver leur accès aux marchés mondiaux et leur attractivité financière. 

Les pays d’Asie du Sud-Est, en forte croissance industrielle, intègrent progressivement les enjeux climatiques sous l’effet combiné de leur vulnérabilité environnementale et des exigences des chaînes de valeur internationale. La transition y est encore hétérogène, mais elle devient un impératif économique. 

La Chine incarne la mutation la plus significative. En quelques années, Pékin a intégré la durabilité dans sa planification économique de long terme. L’objectif de neutralité carbone à l’horizon 2060 s’inscrit dans une stratégie industrielle globale. L’émergence de standards nationaux de reporting extra-financier qui tend à s’aligner sur les pratiques européennes, témoigne d’une volonté de normalisation souveraine. 

Mais la dynamique chinoise dépasse la conformité réglementaire. Elle s’appuie sur une domination croissante dans des secteurs clés : batteries, véhicules électriques, panneaux solaires, matériaux critiques. La durabilité devient un instrument de leadership industriel. 

Cette “surperformance” ne se limite pas aux normes. Elle repose sur une intégration de plus en plus coordonnée de la régulation, du financement et de la politique industrielle. 

Technopoles asiatiques : l’industrialisation de la transition La différence asiatique se mesure également dans ses écosystèmes d’innovation.

  • À Shenzhen,

      la concentration d’acteurs spécialisés dans les batteries, l’électronique de puissance et les véhicules électriques transforme la transition énergétique en avantage compétitif direct. Grâce à ses hubs de durabilité, la Chine se positionne comme moteur du bassin de l'Asie sur ces sujets à impact malgré ses aspects encore contradictoire. 

    • À Singapour,

        la stratégie s’articule sur la finance verte, infrastructures intelligentes et gestion durable des ressources. Face à ce dynamisme, la cité état s’impose comme le leader de l’Asie du Sud-Est en matière de sustainability.

      • Séoul et Tokyo

          investissent massivement dans l’hydrogène, les semi-conducteurs à haute efficacité énergétique et les technologies bas carbone stratégiques.

        • Taipei et Bangalore

            développent des solutions logicielles et des composants permettant d’optimiser la performance énergétique des systèmes industriels.

          Dans ces technopoles, la sustainability n’est pas une couche additionnelle de conformité. Elle oriente la recherche, attire les capitaux et structure les chaînes de valeur. La durabilité n’y est plus seulement régulée : elle est industrialisée.
          Raphael Gabach
          Head of Sustainability

          2026 : polarisation plutôt que décrochage

          Si certains annonçaient un recul global des engagements ESG. La réalité est plus nuancée. 

          Nous assistons moins à un décrochage qu’à une polarisation : 

          • aux États-Unis, la durabilité est politisée et fragmentée ; 
          • en Europe, elle est consolidée et ajustée ; 
          • en Asie, elle est intégrée dans une stratégie de compétitivité et de souveraineté. 

          La sustainability cesse d’être un consensus moral global pour devenir un champ de compétition sur le domaine économique. 

          Pour les entreprises multinationales, cette reconfiguration est déterminante. Elles doivent composer avec des exigences réglementaires multiples, des attentes sociétales différenciées et des dynamiques industrielles asymétriques. 


          A RETENIR

          Ignorer la durabilité serait une erreur stratégique comme la traiter uniquement comme une contrainte réglementaire en serait une autre. 

          Conclusion : une nouvelle approche industrielle

          Sur ce constat, on peut légitiment penser que le débat ne porte plus sur la légitimité des enjeux climatiques, mais sur leur inscription dans les modèles de puissance. 

          Si la décennie passée a été celle de la normalisation ESG ; la suivante sera celle de sa géopolitisation. 

          Les entreprises qui en bénéficieront ne seront pas nécessairement celles qui afficheront les engagements les plus ambitieux sur le papier, mais celles qui sauront transformer la durabilité comme un avantage compétitif tangible en sécurisant leurs chaînes d’approvisionnement, en innovant technologiquement et en s’adaptant aux règlementations. 

          La transition est déjà engagée et la véritable question n’est plus de savoir si elle aura lieu, mais qui saura en faire un levier stratégique plutôt qu’une contrainte subie. 

          D’après mes analyses

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