Publié le 10/03/26
La fin du consensus ESG : vers un fractionnement des approches de la durabilité
L'année 2025 marque un tournant déterminant dans l'histoire récente de la durabilité. Non pas un abandon des enjeux climatiques et sociaux, mais la fin d'un consensus normatif mondial qui, depuis une décennie, semblait s'imposer comme une évidence morale et économique.
Le temps de l'adhésion uniforme aux standards ESG laisse place à un questionnement pour une meilleure intégration aux modèles et enjeux actuels. La durabilité ne disparaît pas : elle change de nature. D'objet de consensus normatif, elle devient un instrument stratégique, différemment mobilisé selon les blocs économiques.
Les chiffres le confirment : au premier trimestre 2025, les investisseurs ont retiré un record de 8,6 milliards de dollars des fonds durables mondiaux, portant les sorties nettes annuelles à 84 milliards de dollars sur l'ensemble de l'année, un retournement spectaculaire par rapport aux 38 milliards d'entrées enregistrées en 20241. Et pourtant, les actifs totaux demeurent à 3 160 milliards de dollars. Ce paradoxe illustre précisément la thèse qui suit : nous n'assistons pas à l'effondrement de l'ESG, mais à sa recomposition géopolitique.
Trois dynamiques se dessinent
États-Unis : la durabilité sous fond de clivage politique
Aux États-Unis, les enjeux climatiques sont devenus un marqueur politique clivant. Le revirement de l'exécutif fédéral, la réorientation des priorités énergétiques, réduction de certains financements, remise en cause de cadres réglementaires jugés contraignants a créé une rupture symbolique forte.
Cette inflexion ne signifie pas un abandon généralisé. Elle révèle une fragmentation. Les fonds ESG américains ont enregistré leur dixième trimestre consécutif de sorties nettes au premier trimestre 2025, avec 20 fonds fermés, un record trimestriel. Pourtant, dans le même temps, 91 % des détenteurs d'actifs américains se déclarent très préoccupés par les risques liés au changement climatique2. Ce fossé entre conviction privée et discours public est l'une des caractéristiques majeures du moment américain.
Certains États fédérés : Californie, New York ou de grandes métropoles comme Boston, Chicago et New York, ainsi que de nombreuses entreprises maintiennent des stratégies ambitieuses de décarbonation. D'autres acteurs économiques prennent leurs distances avec une rhétorique ESG devenue politiquement sensible, privilégiant un discours centré sur la performance et la sécurité énergétique. Ce phénomène, désigné par le terme greenhushing, traduit une situation inédite : des entreprises qui poursuivent leurs engagements climatiques sans les communiquer, pour éviter l'exposition politique.
La durabilité, aux États-Unis, cesse d'être un cadre national stabilisé pour devenir un choix stratégique différencié. Le consensus laisse place à l'incertitude assumée.
Le paradoxe ESG : la tourmente des acteurs américains
Cette inflexion ne signifie pas un abandon généralisé. Elle révèle une fragmentation profonde, illustrée par deux dynamiques contradictoires documentées.
D'un côté, le retrait visible des alliances climatiques. Bank of America et Citigroup ont annoncé leur départ de la Net-Zero Banking Alliance (NZBA) le 31 décembre 2024, suivis de Morgan Stanley et JPMorgan Chase début janvier 2025. Goldman Sachs et Wells Fargo les avaient devancés. Au total, les six grandes banques américaines membres ont quitté l'alliance en l'espace de quelques semaines. Ces mêmes établissements avaient été ciblés par des enquêtes de 14 procureurs généraux républicains d'État3. De même, l'asset management de Goldman Sachs a quitté Climate Action 100+ en 2024, suivi de JPMorgan Asset Management et State Street Global Advisors4.
Le cas Anthropic illustre une dimension supplémentaire : celle de la tension entre éthique technologique et pression politique et concurrentielle. Fin février 2026, Anthropic a annoncé la révision en profondeur de sa Responsible Scaling Policy, abandonnant son engagement central de ne pas entraîner de nouveaux modèles d'IA si les mesures de sécurité n'étaient pas garanties au préalable. Cette décision intervient au moment même où le Pentagone, via le secrétaire à la Défense Pete Hegseth, menaçait de suspendre un contrat de 200 millions de dollars si Anthropic n'assouplissait pas ses garde-fous concernant la surveillance de masse et les systèmes d'armement autonomes5.Le directeur scientifique Jared Kaplan a justifié ce choix par la nécessité de rester compétitif : continuer à pauser pendant que des concurrents moins rigoureux avancent reviendrait, selon lui, à rendre le monde moins sûr6.Ce raisonnement avertit querenoncer à ses propres lignes rouges au nom d'un équilibre systémique, est précisément le signe que, aux États-Unis, même les engagements éthiques les plus sincères sont désormais soumis aux arbitrages de marché et politiques.
Les entreprises sont prises dans un paradoxe ESG : poursuivies pour en dire trop, poursuivies pour en dire trop peu, et parfois les deux simultanément Sustainalytics, résume le cabinet South Pole. La durabilité, aux États-Unis, cesse d'être un cadre national stabilisé pour devenir un choix stratégique hautement différencié, où le silence est parfois aussi délibéré que l'engagement.
Europe : du volontarisme normatif à une consolidation sous tension
L'Union européenne demeure le laboratoire le plus avancé en matière de régulation extra-financière. Taxonomie verte, CSRD, CSDDD : l'arsenal législatif a pour objectif d'intégrer pleinement les enjeux environnementaux et sociaux dans la gouvernance des entreprises.
Mais cette phase d'implémentation a révélé plusieurs contraintes : complexité technique, charge administrative importante, difficultés de collecte de données dans les chaînes de valeur, asymétrie concurrentielle vis-à-vis d'acteurs non européens. En réponse, 335 fonds européens portant des termes ESG dans leur nom ont changé d'appellation au premier trimestre 2025, dont 116 ayant supprimé toute référence ESG. Une tendance qui devrait se poursuivre au-delà de l'échéance réglementaire de mai7.
Face à ces tensions, la Commission européenne a engagé, dans le cadre de l'Omnibus I, un mouvement de simplification substantiel en proposant notamment de limiter les obligations CSRD aux entreprises de plus de 1 000 salariés. Ce recul soulève une résistance institutionnelle notable. La BCE a alerté que cette mesure exclurait environ 80 % des entreprises actuellement couvertes, dont beaucoup ayant un impact significatif sur les émissions de CO₂ 8. L'ESMA avertit de son côté que les révisions de périmètre entraîneront le reporting volontaire de nombreux grands émetteurs côtés, ce qui, sans garde-fous appropriés, accroît le risque de greenwashing sélectif susceptible d'induire les investisseurs en erreur9. La BCE et l'EIOPA ont également critiqué la suppression de la hiérarchie des données, qui placerait les données directement collectées au même niveau que les estimations — retirant toute incitation à améliorer la qualité de l'information extra-financière. Ce ne sont pas des ONG militantes qui formulent ces réserves : ce sont les régulateurs financiers européens eux-mêmes.
L’investissement ESG : une nouvelle fracture transatlantique
Sur le terrain des investisseurs institutionnels, la fracture transatlantique se matérialise concrètement. En septembre 2025, le fonds de pension néerlandais PFZW, qui gère 250 milliards d'euros pour le secteur de la santé, a mis fin à une relation portant sur plus de 14 milliards de dollars avec BlackRock, invoquant un déficit d'ambition climatique10. Quelques mois plus tard, PME qui gère 60 milliards d'euros pour les salariés des secteurs des métaux et de la technologie lui a emboîté le pas, retirant un mandat de 5 milliards d'euros pour les mêmes raisons, le confiant à UBS et au gestionnaire néerlandais MN. Une enquête du Financial Times établit que 70 % des investisseurs institutionnels européens estiment que le recul sur les engagements ESG dégrade leur perception d'un gestionnaire d'actifs, contre 47 % en Amérique du Nord.
Ce double mouvement de la simplification réglementaire par le haut & l’exigence croissante par le bas ; révèle la véritable nature de la période européenne actuelle. Il ne s'agit pas d'une consolidation sereine mais d'un arbitrage conflictuel : la Commission cède à la pression industrielle pendant que ses propres régulateurs financiers et ses investisseurs institutionnels maintiennent la barre. L'enjeu pour l'Union européenne sera précisément de ne pas sacrifier son acquis réglementaire sous pression, au risque de perdre une avance chèrement construite face à des régions qui rattrapent rapidement leur retard.
Asie : la durabilité comme levier de puissance
La région n'est pas homogène, et c'est précisément là que la transformation est la plus instructive.
Les économies développées comme le Japon, la Corée du Sud, ou encore Singapour adoptent des cadres alignés sur les standards internationaux pour préserver leur accès aux marchés mondiaux. Le Japon illustre cette tendance de manière particulièrement frappante : le GPIF, fonds de pension gouvernemental qui gère 1 700 milliards de dollars, a porté ses participations ESG à 126 milliards de dollars, soit 14,7 % de son portefeuille d'actions à contre-courant des sorties observées en Occident11.
Les pays d'Asie du Sud-Est, en forte croissance industrielle, intègrent progressivement les enjeux climatiques sous l'effet combiné de leur vulnérabilité environnementale et des exigences des chaînes de valeur internationale. Les obligations vertes asiatiques ont atteint 260 milliards de dollars en 202512.
La Chine incarne la mutation la plus significative. L'objectif de neutralité carbone à l'horizon 2060 s'inscrit dans une stratégie industrielle globale. L'émergence de standards nationaux de reporting extra-financier témoigne d'une volonté de normalisation souveraine. Mais la dynamique chinoise dépasse la conformité réglementaire : elle s'appuie sur une domination industrielle dans les secteurs clés de la transition. La part de la Chine dans la fabrication des panneaux solaires dépasse 80 % de toutes les étapes de production mondiale13, soit plus du double de sa part dans la demande globale. En 2025, les exportations chinoises de véhicules électriques ont progressé de 26 % sur huit mois, et celles de batteries de 23 %14.
Cette dynamique d'intégration ne se limite pas à la conformité réglementaire. Elle repose sur une coordination croissante entre régulation, financement et politique industrielle , un modèle inédit qui transforme la durabilité en vecteur de leadership.
Technopoles asiatiques : l'industrialisation de la transition
La différence asiatique se mesure également dans ses écosystèmes d'innovation. À Shenzhen, la concentration d'acteurs spécialisés dans les batteries, l'électronique de puissance et les véhicules électriques transforme la transition énergétique en avantage compétitif direct, malgré les contradictions persistantes du mix énergétique chinois.
À Singapour, la stratégie s'articule sur la finance verte, les infrastructures intelligentes et la gestion durable des ressources : la cité-État s'impose comme le leader de l'Asie du Sud-Est en matière de durabilité.
Séoul et Tokyo investissent massivement dans l'hydrogène, les semi-conducteurs à haute efficacité énergétique et les technologies bas carbone stratégiques. Taipei et Bangalore développent des solutions logicielles et des composants permettant d'optimiser la performance énergétique des systèmes industriels.
Dans ces technopoles, la durabilité n'est pas une couche additionnelle de conformité. Elle oriente la recherche, attire les capitaux et structure les chaînes de valeur. Elle n'est plus seulement régulée : elle est industrialisée.
2026 : polarisation plutôt que décrochage
Si certains annonçaient un recul global des engagements ESG, la réalité est plus nuancée. La valeur mondiale des actifs ESG reste attendue entre 35 000 milliards de dollars d'ici 203015 ce qui rend tout discours sur un effondrement du secteur non étayé. Nous assistons moins à un décrochage qu'à une polarisation :
- Aux États-Unis, la durabilité est politisée et fragmentée, avec un greenhushing croissant ;
- En Europe, elle est consolidée et ajustée, dans une tension entre ambition climatique et compétitivité industrielle ;
- En Asie, elle est intégrée dans une stratégie de compétitivité et de souveraineté, avec des positions industrielles de plus en plus dominantes.
La durabilité cesse d'être un consensus moral global pour devenir un champ de compétition économique et géopolitique.
Pour les entreprises multinationales, cette reconfiguration est déterminante. Elles doivent composer avec des exigences réglementaires multiples, des attentes sociétales différenciées et des dynamiques industrielles asymétriques. Ignorer la durabilité serait une erreur stratégique tout comme la traiter uniquement comme une contrainte réglementaire.
Conclusion : une nouvelle approche industrielle
Le débat ne porte plus sur la légitimité des enjeux climatiques, mais sur leur inscription dans les modèles de puissance.
Si la décennie passée a été celle de la normalisation ESG, la suivante sera celle de sa géopolitisation. Les entreprises qui en bénéficieront ne seront pas nécessairement celles qui afficheront les engagements les plus ambitieux sur le papier, mais celles qui sauront transformer la durabilité en avantage compétitif tangible : en sécurisant leurs chaînes d'approvisionnement, en innovant technologiquement et en s'adaptant aux réglementations selon les géographies.
À retenir
La transition est déjà engagée. La véritable question n'est plus de savoir si elle aura lieu, mais qui saura en faire un levier stratégique plutôt qu'une contrainte subie.
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Sources
1 Morningstar, Global Sustainable Fund Flows Q1 2025
2 FTSE Russell / LSEG — Sustainable Investment Asset Owner Survey 2025
3 Reuters, Financial Times, janvier 2025
4 FT, Bloomberg, 2024
5 Anthropic, Responsible Scaling Policy
6 The Verge, Wired, février 2026
7 morningstar.com, European Sustainable Fund Flows, Q1 2025
8 ecb.europa.eu,Opinion of the European Central Bank on simplification of sustainability reporting and due diligence, mai 2025
9 esma.europa.eu, Joint Opinion on the revision of the European Sustainability Reporting Standards, février 2026
10 FT, Reuters, septembre 2025
11 GPIF, Rapport annuel 2024-2025
12 S&P Global Ratings — Sustainable Bond Outlook 2025 Asia-Pacific
13 AIE, Solar PV Global Supply Chains
14 Douanes chinoises / CAAM, 2025
15 Bloomberg Intelligence, ESG Global Outlook 2025
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